82 projets finalistes.
23 prix à remettre.
6 catégories internationales.
3 mentions spéciales à décerner.
Une tâche colossale attendait les co-présidentes du jury Catherine Mathys et Marie du Chastel pour cette 17 édition des prix NUMIX. Heureusement, on ne pouvait espérer trouver de meilleures personnes pour relever ce défi.
Forte de son expérience comme commissaire d’expositions et productrice d’expériences artistiques, Marie du Chastel assurait la présidence du jury International. Rappelons qu’elle occupe aujourd’hui le poste de directrice artistique du KIKK Festival et de ikii.
De son côté, Catherine Mathys, co-fondatrice et associée de La Société des demains, se chargeait du volet québécois de la compétition. Avec une feuille de route qui inclut des rôles de chroniqueuse à Radio-Canada et directrice de la veille stratégique pour le Fonds des médias du Canada, elle était la personne tout indiquée pour la présidence du jury Québec.
Nous leur avons demandé de commenter les choix difficiles qu’elles ont dû faire, d’offrir des conseils aux futur.e.s participant.e.s, de comparer les projets d’ici et d’ailleurs et d’anticiper ce que l’avenir réserve à la créativité numérique.
Leurs réponses, partagées par écrit, ont été mises en commun et légèrement éditées pour en favoriser la lisibilité. Elles font foi d’un secteur dynamique, ouvert sur le monde et au diapason d’une époque forte en rebondissements.
On dit toujours que les choix sont difficiles quand vient le temps de choisir les finalistes et les gagnants… Qu’est ce qui rend la tâche si compliquée? Le niveau de qualité? Les approches différentes? Les dynamiques des jurys?
Catherine Mathys: La difficulté, elle est réelle — et c’est bon signe. Si les projets étaient faibles, les choix seraient plus faciles. Quand on voit le nombre d’œuvres soumises de grande qualité, on voit que l’industrie se porte bien!
Marie du Chastel: Ce qui rend les choix compliqués, c’est surtout que les projets ne jouent pas du tout à armes égales. On peut comparer une petite expérience produite pour un musée local avec un énorme projet international soutenu par des budgets immenses. Donc le défi du jury, c’est de ne pas se laisser impressionner uniquement par les moyens techniques ou financiers.
Catherine Mathys: Il y a aussi la dynamique de jury. Chaque juré arrive avec une sensibilité, une expertise, une grille de lecture différentes. Ce n’est pas un obstacle — c’est une richesse — mais ça demande du travail pour trouver un langage commun, pour s’entendre sur ce qu’on valorise vraiment. Est-ce qu’on récompense l’innovation technique? L’impact sur les utilisateurs? L’audace créative? Souvent, les meilleurs projets excellent sur certains axes et sont plus fragiles sur d’autres. C’est là que le débat devient vraiment intéressant.
Marie du Chastel: Au final, ce qui compte vraiment, c’est la pertinence du projet, son impact émotionnel, son originalité et la manière dont la technologie est utilisée. Et ça, ça ne se mesure pas avec un système de points.

Les NUMIX braquent les projecteurs sur le meilleur de la créativité numérique d’ici et d’ailleurs. Or, où il y a de la lumière, il y a de l’ombre. Qu’est-ce que vous auriez aimé voir davantage dans les projets soumis? Est-ce qu’il y a un angle mort que les créateurs et créatrices auraient avantage à considérer?
Catherine Mathys: Ce n’est pas vraiment un angle mort — c’est plutôt un reflet. Les projets soumis cette année portaient souvent le poids de l’époque. Beaucoup d’œuvres sombres, traversées par l’angoisse, la menace, l’incertitude. C’est honnête. C’est cohérent avec ce qu’on vit collectivement.
Quand on voit autant de projets converger vers ces tonalités, on se demande ce que ça dit — pas des créateurs, mais du moment. Le numérique créatif agit comme un sismographe. Et là, le sol tremble.
Marie du Chastel: J’aimerais voir davantage de projets où la technologie s’efface un peu plus au profit de l’intention. Parfois, on sent une volonté de démonstration technologique très forte, mais ce qui me touche personnellement, c’est surtout le propos, la narration, l’émotion ou l’expérience qu’un projet arrive à construire.
Je pense aussi qu’il y a un énorme enjeu de curiosité. Les créateur·rices gagneraient à regarder davantage ce qui existe déjà, pas seulement dans les arts numériques, mais aussi dans le spectacle vivant, le cinéma, le design, l’art contemporain ou même le cirque. Les projets les plus forts sont souvent ceux qui arrivent à mélanger plusieurs influences et à créer leur propre langage.
Depuis 2021, les NUMIX ont ouvert des catégories internationales. Comment est-ce que les projets d’ici se comparent aux productions d’ailleurs?
Catherine Mathys: Ce qui me frappe, c’est qu’on n’a pas à rougir. Les productions québécoises tiennent très bien leur place. On a une culture de la narration, une approche du contenu qui est reconnaissable — il y a une sensibilité particulière dans nos projets. Il y a vraiment de quoi être fiers.
Marie du Chastel: À l’international, on sent que les projets proviennent encore beaucoup de réseaux déjà proches des NUMIX ou de Xn Québec. Donc il manque encore certaines régions du monde et une vraie diversité géographique dans les candidatures.
Mais je vois ça comme quelque chose de très positif pour l’avenir. Les NUMIX ont clairement le potentiel de devenir une référence internationale importante. Ça demandera simplement encore un peu de temps, plus de relais et plus de visibilité à l’étranger.

Les prix NUMIX ont vu le jour en 2010. Au fil des éditions et des évolutions technologiques, des catégories se sont ajoutées alors que d’autres ont disparues Comment percevez-vous l’avenir de ce secteur en perpétuelle transformation?
Marie du Chastel: Pour moi, la transformation fait complètement partie de l’ADN de la créativité numérique. Les technologies évoluent constamment, donc les formats, les catégories et les usages évoluent aussi. On le voit très clairement aujourd’hui avec l’essor des expériences immersives ou encore l’arrivée de l’intelligence artificielle.
Catherine Mathys: La technologie va continuer à changer plus vite que nos nomenclatures. Ce qui ne changera pas, c’est le besoin de nommer ce qui compte vraiment dans une œuvre.
Marie du Chastel: Les projets les plus réussis sont souvent ceux où la technologie devient presque invisible, parce qu’on est complètement absorbé par ce que le projet nous fait vivre.
Comment avez-vous été en mesure d’épauler les jurés pour vous assurer que les lauriers des prix NUMIX demeurent un véritable sceau de qualité?
Catherine Mathys: La qualité d’un prix se mesure d’abord à la qualité de ceux qui jugent. Et pour ça, il faut des jurés qui ne s’économisent pas — qui arrivent préparés, qui défendent leurs convictions, qui acceptent d’être ébranlés par un projet qu’ils n’avaient pas vu venir.
Marie du Chastel: L’idée, c’était surtout de créer un espace où tout le monde pouvait s’exprimer librement, où les points de vue différents étaient entendus et où la discussion pouvait aller plus loin quand elle bloquait.
Pour moi, la qualité d’un jury vient justement de cette diversité de regards. Ce n’est pas une seule personne qui décide ce qui est bon ou non, c’est une intelligence collective qui se construit à travers les échanges.
Catherine Mathys: Mon rôle de co-présidente, c’était de créer les conditions pour que ces conversations-là puissent avoir lieu. Pas d’arriver à un consensus rapide, mais de s’assurer qu’on avait vraiment regardé ce que chaque projet essayait de faire — selon sa propre logique, ses propres ambitions. Parce que le piège dans un jury, c’est de tout ramener à un seul étalon. Or le numérique créatif résiste à ça. Ces projets-là ne se comparent pas facilement — et c’est tant mieux.
Ce qui garantit la valeur du sceau à long terme, c’est justement de ne pas simplifier cette complexité. De l’assumer. De la traverser sérieusement, à chaque édition.
Crédit photos: Merryl B. Lavoie