Valoriser la créativité humaine à l’ère de l’IA, un compte rendu
Publié le 2 mars 2026 access_time 5 minutesLa progression fulgurante de l’IA générative provoque d’importants changements dans le monde des arts et de la culture. À un tel point que Patrimoine Canadien a entrepris d’organiser un Sommet national sur l’intelligence artificielle et la culture, au Centre des Arts de Banff, les 16 et 17 mars prochain.
C’est en guise de préparation à cette rencontre importante que la Coalition pour la diversité des expressions culturelles (CDEC), un organisme pancanadien dont Xn Québec est membre, a mis sur pied la conférence Valoriser la créativité humaine à l’ère de l’IA.
L’événement, qui avait lieu au Centre National des Arts d’Ottawa le 11 février dernier, a donné lieu à des réflexions sur des sujets aussi variés que la créativité, le droit d’auteur et la protection de la culture à l’ère de l’IA générative.
Faits saillants d’une journée d’échanges constructifs.
Valoriser la créativité humaine à l’ère de l’IA
Visionner la conférence sur le site CPAC.ca
L’Âge de l’IA
Pour lancer la journée, la journaliste et réalisatrice Chloé Sondervorst a proposé un état des lieux concernant l’IA générative et son impact sur le milieu des industries créatives. À travers une série d’exemples tirés de l’actualité récente, elle a montré la montée en puissance de l’IA, comme infrastructure cognitive, créative et de communications.
Citant Taylor Owen, elle avance qu’il faut s’attendre à ce que de nouvelles normes sociales voient le jour en raison de cette nouvelle technologie.
Face à ces changements, il revient aux différents organismes culturels, à la manière des membres de la communauté de l’anneau telle que imaginée par J.R.R. Tolkien, de faire preuve de solidarité, complémentarité et d’un sens de l’aventure pour «valoriser la créativité humaine, à l’ère de l’intelligence artificielle».
L’intelligence artificielle et la formule de la créativité
Par définition, l’IA générative est médiocrement créative.
Tel est le constat partagé par David Cropley, professeur d’innovation en ingénierie à l’Université d’Adélaïde (Australie). Son travail, publié ici, se base sur la formule suivante:
C = E x N
où C = Créativité ; E = Efficacité ; N = Nouveauté
De là, le professeur en vient à la conclusion que l’IA générative est limitée à un degré de créativité tout ce qu’il y a de plus ordinaire. En effet, comme ces outils fonctionnent en livrant des textes, images ou vidéos issus de moyennes statistiques, elles ne peuvent sortir des sentiers battus et maximiser à la fois les variables d’efficacité et de nouveauté. Au contraire, elles sont contraintes à offrir un résultat où efficacité et nouveauté viennent s’équilibrer afin de tendre vers la médiocrité.
L’intelligence artificielle et le milieu de l’édition
Le bédéiste et illustrateur Jean-Paul Eid, ainsi que Félix Moreau, directeur général des éditions Québec Amérique, sont venus faire le point sur l’état des lieux dans le milieu du livre.
Membre fondateur du Regroupement pour l’art humain, Jean-Paul Eid rappelle que les grands modèles d’IA générative ont été construits sur des portfolios qui ont été copiés sans le consentement des artistes. Il s’est dit optimiste pour l’avenir, parce qu’il constate qu’autant du côté des artistes que du côté du public, l’emploi de l’intelligence artificielle générative pour remplacer le travail des illustrateurs est vu d’un mauvais œil.
Félix Moreau a quant à lui expliqué que Québec Amérique a longtemps été à l’avant-plan des innovations technologiques, publiant notamment 887, un livre en réalité augmenté signé Robert Lepage. Il considère toutefois que l’intelligence artificielle générative dénature ce que sa maison d’édition s’efforce de construire, soit une connexion humaine entre un lecteur et un auteur. C’est pourquoi il ne planifie pas l’employer dans le futur, que ce soit pour la rédaction, les traductions ou les illustrations.
Souveraineté numérique et IA générative
Thomassie Mangiok et Natasha Ita MacDonald sont ensuite venus présenter les travaux du Heritage Lab, une initiative visant la préservation de la langue inuktitut et la culture Inuit via des outils d’intelligence artificielle générative.
Plutôt qu’employer des solutions développées par des grandes entreprises internationales, Thomassie et Natasha ont opté pour des applications et des serveurs auto-hébergés. «On ne veut pas que des étrangers s’accaparent notre culture, la ré-emballent et nous la revendent» explique Natasha.
Cet argument en faveur de la souveraineté numérique a semblé trouver écho au sein de l’audience.
La loi et l’intelligence artificielle générative
Christian Leblanc, avocat et associé en propriété intellectuelle chez Fasken, a ensuite offert un aperçu des critères jurisprudentiels applicables aux débats judiciaires visant de grands modèles d’intelligence artificielle.
D’emblée, il a exprimé que la législation en vigueur au Canada peut très bien régir l’intelligence artificielle générative. À ses yeux, l’exception de l’article 29 relative à l’utilisation équitable pour fins de recherche n’autoriserait pas la reproduction d’œuvres pour «entraîner» les grands modèles de langages (LLM) commercial comme ChatGPT.
Les tribunaux canadiens seront appelés à trancher la question, mais déjà, en Allemagne, une première décision rendu contre Open AI énonce qu’aucune exception au droit d’auteur ne le permet.

Comment encadrer l’IA en culture, un mode d’emploi
S’il fallait retenir qu’une chose du panel «Panorama international des développements récents en matière d’encadrement de l’IA générative en culture», réunissant Benjamin Bleton (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), Sebastian Cuttill (News Media Association) et Claire Pullen (Australian Writers’ Guild Authorship Collecting Society), c’est qu’un mouvement de résistance s’organise.
En France, la Sacem s’est dotée d’une politique claire qui limite l’emploi de l’IA au rang d’outil complémentaire. Une œuvre ne peut être protégée par le droit d’auteur que si elle est réalisée et signée par un humain. Inversement, le catalogue de la Sacem ne peut pas servir à l’entraînement de LLM, à moins d’une entente préalable.
Au Royaume-Uni, à la suite d’une mobilisation portée par une importante campagne de communications, le parti au pouvoir a dû reculer en ce qui concerne sa proposition sur l’entraînement des grands modèles de langage. Rappelons que le parlement défendait la position que tous les contenus peuvent servir à entraîner les grands modèles de langage sauf si les ayants-droits manifestent leur désaccord (opt-out).
En Australie, une nouvelle loi limitant l’accès aux réseaux sociaux aux personnes de 16 ans et plus est récemment entrée en vigueur. C’est la preuve que les GAFAM peuvent être réglementés. De plus, Claire Pullen note que des organisations qui sont habituellement en opposition, par exemple l’Australian Publishers Association et l’Australian Writers’ Guild ont uni leurs forces pour soutenir la décision du gouvernement australien de refuser l’introduction d’une exception pour le moissonnage de textes et de données dans sa législation
Vers un protocole à l’UNESCO?
Pour conclure la journée, Destiny Tchéhouali, professeur en communication internationale au Département de Communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), est venu plaider pour l’adoption d’un protocole additionnel à la convention de 2005 de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.
Ce cadre supplémentaire irait au-delà de la simple déclaration d’intention et s’appliquerait aux espaces numériques. Il contraindrait, entre autres, les systèmes IA à respecter les notions de droits d’auteur et assurerait la transparence de leur fonctionnement.
Assurément, cette proposition, soutenue par la CDEC, fera partie des discussions au Sommet national sur l’intelligence artificielle et la culture, les 16 et 17 mars prochains.
Crédit photo: Dany Lepage/CDEC.